Henri Sérouya (1895-1968) over Le Génie de Spinoza

Zoals ik in het vorige blog al aankondigde leek het me wel aardig om van Sérouya, de vergeten Spinoza-geleerde die ik even voor het voetlicht plaatste, een korte tekst op te nemen die in november 1932 in Le Judaïsme Sepharadi verscheen, ter gelegenheid van het feit dat Spinoza 300 jaar geleden geboren was. Net als de joden in Duitsland, deden ook die in Frankrijk mee aan die herdenking. Het stuk is om meerdere redenen interessant: om de waarderende bewondering van Spinoza, maar ook b.v. om wat er toen onduidelijk was over hoe het zat met de broers en zussen van Spinoza; ook hoe simpel het was een schilderij van Rembrandt te duiden.

Het stuk staat op twee pagina's waarop ook twee afbeeldingen: de bekende crayon-gravure die Jean Charles François in 1761-62 vervaardigde, maar de ondertitel luidt slechts "Spinoza d ’après une reproduction tirée de “ l’Histoire des Philosophes modernes de A. Savérien;" en een afbeelding van het "Statue de Spinoza, à La Haye." Het artikel begint met deze intro van de redactie:

Le 14 [sic=24] novembre 1932 il y aura trois cents ans que Spinoza est né. Cet anniversaire a été célébré à La Haye, le 10 septembre dernier par le Congrès International de philosophie. Les principaux débats ont porté sur les relations entre la physique et la métaphysique, sur les relations entre la philosophie el la religion et sur l'interprétation de la doctrine de Spinoza.
Issu de la communauté sépharadite d'Amsterdam, Barouch Spinoza a son siège dans le panthéon de l'humanité, aux côtés des plus grands esprits.
En publiant ces pages notre revue reste dans son rôle, sans prendre aucune posi-tion quant aux convictions religieuses du grand philosophe.                                    N.D.L.R 
 

 

Le Génie de Spinoza

A l’occasion du tri-centenaire de sa naissance

L'humanité est pauvre en géants. Il y 'a une sorte d’avarice inconsciente dans la nature, en ce qui concerne l’enfantement de génies. Ceux-ci apparaissent sur la surface du globe comme des phénomènes rares. Ils souffrent, ils sont généralement méconnus, incompris. Spinoza, ce petit homme frêle, aux yeux noirs perçants qui scrutent les mystères de l’Univers, désintéressé, indifférent aux honneurs, à la gloire, est un de ces hommes qui sont d’une rareté extrême. Leur noblesse les écarte des philistins, de ceux qui aiment à faire le mal autour d’eux. Mais le temps, juge infaillible, les venge. Et c’est le cas de Spinoza, qui a échappé à la perspicacité de ses coreligionnaires, et en particulier de ses maîtres, tels que Saül Mortera. — sauf bien entendu, Menaché Ben Israël, pour qui Spinoza avait conservé un attachement sympathique. Rembrandt, ce colosse de la peinture, dans une de ses toiles, David jouant la harpe devant Saül, a voulu probablement symboliser Mortera et Spinoza. Il a transposé toute la la grandeur, la candeur, la douceur du jeune philosophe de La Haye dans la belle figure du psalmiste, et le caractère du rabbin pilpouliste dans l’âme jalouse de Saül.

Spinoza, né le 24 Novembre 1632 à Amsterdam et mort le 12 Février 1677 à La Haye, appartenait à une famille d’émigrants juifs portugais. Son grand-père, Michael Spinoza, était président de la communauté Sepharadite en 1639. Son père, marchand, se maria deux fois et eut trois enfants, deux filles, Myriam et Rebbecca, par sa première femme morte en 1627, et un garçon, le philosophe, par sa seconde femme Hannah Deborah, décédée en 1638. Spinoza reçut sa première éducation à l'école hébraïque de la communauté, « Keter Torah » et ensuite à la « Yeschibah Péreira » où il apprit l’hébreu, la Bible, le Talmud, la philosophie juive de Maïmonide, de Crescas, de Gerson ben Lévi et la Kabbale. Ses maîtres dans cet enseignement furent, Isaac de Fonseca Aboaf, Ménaché ben Israël et Saül Morteira. Mais Spinoza, puissant cerveau, poussa plus loin ses études. Il étudia le latin, les mathématiques, la physique, la mécanique, l’astronomie, la chimie, la médecine, la scolastique et les écrits de Descartes. Accusé d’hérésie, il fut excommunié le 27 juillet 1656. L’illustre philosophe accueillit tranquillement la chose « Cela ne m ’oblige pas, dit-il, à faire rien que je n ’eusse fait en tout état de cause ». En réalité, ce n ’était qu’une feinte assurance, le jeune Spinoza se sentit impitoyablement seul. Il dut souffrir comme tous ceux qui sont contraints de s’isoler, de se séparer cruellement de leur famille, de leur peuple. Mais il médita et sa sublime méditation donna des oeuvres impérissables. Outre son ouvrage capital Ethique, où l’on sent la cristallisation du génie, signalons le Traité Théologico-politique, oeuvre retentissante de son époque. De la réforme de l'entendement, un Court Traité de Dieu et de l’homme, les Principes de la Philosophie cartésienne, le Traité politique (inachevé) et d’autres opuscules.

Certes, on a beaucoup écrit sur ce grand et on écrira encore sur sa vie et sur son oeuvre, sujets inépuisables. On écrira non pas à l’occasion de ses centenaires, mais plutôt à cause de son éternelle actualité, à cause de son profond système qui se place d’emblée, selon sa propre expression, sub specie aeternitatis. Qu’on songe que le spinozisme méprisé et oublié pendant un laps de temps très long se réveille de sa léthargie à une époque où Kant, apparaissant sur la scène, tend à démolir les assises solides de la philosophie de son temps. Pour Goethe, Herder, Jacobi et Lessing, Spinoza était au premier rang des métaphysiciens. Bientôt il exercera une influence considérable sur la métaphysique allemande, surtout sur le fameux trio Fichte, Schelling et Hegel et sur les philosophes d’autres pays, tels que la France et l’Angleterre et même comme nous l’avons montré ailleurs sur M. Bergson.

Nietzsche lui dédie ces vers significatifs :

« Incliné vers le Tout, dans Un Amore Dei,
bienheureux par raison,
Enlevez vos sandales! la terre est trois fois sainte!...

Métaphysicien inné, sa métaphysique présente des embûches et des complexités parfois inextricables, même pour les spécialistes les plus compé tents et les plus ferrés à résoudre les difficultés d’ordre philosophique. Nous écrivions à ce propos dans une étude (l´Esprit Nouveau, 1925, fas. 28), que « Spinoza s’est placé au sommet de la métaphysique. Peu de personnes l’atteignent. Interprété de différentes manières, il est réfractaire à toutes sortes de critiques. Aussi, matérialistes, spiritualistes, athées, croyants le vénèrent-ils ».

Conscient de ce qu’il a voulu dire et pour ne pas heurter les idées relatives à la théologie de son temps, il enveloppe tout son système d’un manteau symbolique très épais, qui le serre hermétiquement, afin d’échapper à la censure du profane. A part cette précaution dont il est facile de discerner les desseins dans ses lettres et son Traité Théologico-politique, Spinoza s’est beaucoup préoccupé d’établir son système avec beaucoup de netteté. Pour montrer l’exactitude de sa doctrine, il n’hésite pas à adopter la méthode de la géométrie euclidienne, dont la démonstration est toujours précise. Voulant prévenir tout malentendu, il poussa l’application de cette méthode mathématique jusqu’aux facultés psychiques.

Nous ne pouvons pas anticiper sur notre travail qui paraîtra prochainement sur la philosophie des Spinoza, où nous essayerons de montrer la base profonde de son originalité et ses emprunts aux penseurs juifs, à la Kabbale, à ses contemporains Bruno, Descartes, aux scolastiques. Son panthéisme n ’est pas tout à fait celui que nous trouvons dans le Zohar. La confusion à cet égard est inouïe chez certains auteurs.

Sans vouloir entrer dans des considérations d’ordre abstrait, contentons-nous de dire que si la philosophie de Spinoza défie le temps, c'est parce qu’elle a été profondément et mûrement méditée, et parce que aussi elle se conforme à une expression réelle, sui generis, de la vie. C’est à ce titre que Spinoza est génial. Il ressemble à l'artiste qui saisit dans une vision unique la pulsation de la vie.

Henri SEROUYA

In: Le Judaïsme Sepharadi, Organe de la Conféderation Universelle des Juifs Sépharadim. 1re Année - No 4 - novembre 1932 - Héchvan 5693 [PDF]